:: ÈÇÑíÓ Ü (äÈÖ ÇáæØä): STEAMBOY
« Toute ressemblance avec des faits réels … »
Une formule qui sans doute si elle était projetée avant le film aurait attiré l’attention du public sur un épisode très peu connu de l’histoire des deux siècles précédents. Katsuhiro Otomo, le réalisateur de Steamboy connue par ces films de science-fiction nous propose une lecture très particulière de l’histoire occidentale, tant admirée dans les animés japonais.
Plus qu’une fiction
Pour un spectateur lambda, le film se présente comme une simple fiction dans un univers néo-rétro situé par le réalisateur dans la période victorienne. Une telle lecture au premier degré nous fait passer à côté d’un sujet très peu abordé dans le cinéma mondial, à savoir la façon dont les puissances impérialistes considéraient les avancées technologiques, usant d’arguments scientistes pour légitimer des méthodes immorales.
Steamboy représente une réflexion pour le moins respectable sur un sujet sensible. Il nous trace avec lucidité les événements à la suite de la révolution industrielle, et met le doigt sur une fondation qui profite de la situation pour renverser les équilibres.
Katsuhiro Otomo mélange le réel et la fiction pour nous définir un idéal de ce qu’aurait dû être le monde selon lui. Il met l’humain au centre de la science et dévoile les vrais ambitions de ceux qui, jusqu’à présent s’approprient la technologie.
Le mystère de la fondation OHARA
Pour comprendre ce que projette Otomo dans son film il est nécessaire de s’intéresser au contexte dans lequel il place l’intrigue. L’histoire se déroule dans la deuxième partie du 19ème siècle au moment où l’industrie prend un essor impressionnant et où tout le monde s’intéresse au pouvoir généré par la machine à vapeur, qui se veut de plus en plus performante.
Tout le film va alors tourner autour d’une invention révolutionnaire, une steamball qui provoque la convoitise et révèle la nature de l’acharnement scientifique.
Cet objet fascinant va faire le voyage jusqu'à Manchester acheminé par colis au jeune inventeur, Ray Stim. Son grand père Lloyd, le concepteur de la steamball, lui confie la mission de la préserver pour la donner à un ami de confiance lié au pouvoir britannique nommé le docteur Stephenson. Mais la préserver de qui ?
La question trouve sa réponse rapidement dans le film au moment où deux hommes d’une fondation nommée Ohara se présentent pour la récupérer, par tous les moyens. Leur arrivée précipite les événements et va déplacer l’action jusqu’à Londres, où se tient la première Exposition Universelle.
Pour quelqu’un qui ne connaît pas les détails de l’histoire de l’Angleterre, une telle fondation, ainsi que ses liens avec l’Exposition Universelle ne représentent qu’une simple assise pour le scénario. Mais il suffit d’observer de très près tous les signes et symboles introduits dans les drapeaux, les médailles et les blasons pour voir une allusion subtile à la Franc Maçonnerie mondiale.
Le choix même de l’Angleterre victorienne, symbole du colonialisme, comme cadre spatio-temporel du film, est révélateur d’une réalité historique, puisque la Franc Maçonnerie a pris de l’importance avec l’expansion de l’Empire britannique, là où se trouvait un intérêt stratégique. C’est aussi à partir de l’Angleterre qu’elle s’est exportée partout dans le monde.
Au début du film, Otomo fait un clin d’œil à l’Alaska russe, où se déroulent les premières expérimentations de la Fondation Ohara. Or la Russie fut la première base maçonnique en dehors de l’Angleterre. Les historiens relatent que les premières loges arrivèrent en Russie dès 1717.
Par la suite, le passage à Manchester pourrait être un lien éventuel exprimé par l’auteur entre le capitalisme et la franc maçonnerie. Un lien aussi sombre que la fumée noire qui recouvre la ville. Tristement célèbre pour ses liens avec Liverpool dans le commerce triangulaire d’esclaves, la ville se développe encore plus au 19ème siècle grâce à l’industrie du textile, substituant à l’esclavage passé un esclavage moderne.
Otomo nous dresse en effet une critique subtile du capitalisme : dans le film, les premières images de l’intérieur de l’usine reflètent les conditions de travail, la forte présence féminine, le travail des enfants symbolisé par le jeune Ray Stim. L’arrivée du patron tyrannique qui préfère sauver sa machine plutôt que Ray, exprime bien la position de l’homme par rapport au profit. Une idée qui correspond bien à l’idéologie de la fondation Ohara, qui se sert des gens tout en les déshumanisant : le père de Ray, Eddie, savant dépourvu de sa conscience par la fondation, mi homme, mi machine, reflète la place réservée à l’homme dans leur idéologie. Leurs soldats à vapeur exécutants silencieux, nous le confirment.
Une iconographie maçonnique
Le passage à Londres va dévoiler plus clairement le parallèle fait par Katsuhiro Otomo entre la fondation Ohara et la franc maçonnerie, aussi bien dans ses symboles que dans ses actions.
Pour un spectateur attentif, au moment de la course poursuite entre Ray et les hommes de la fondation, les premiers indices apparaissent sous la forme d’un blason au milieu d’un triangle, sur l’avant de la machine à vapeur. L’enlèvement du jeune garçon nous conduit à Londres, sur le site de l’exposition universelle, au bord de la Tamise. Face au Crystal Palace, se dresse le pavillon monumental d’Ohara, lieu central de l’action et clé du mystère de la fondation.
Dans le film, la fondation est représentée par un maillet entrecroisé avec un outil symbole de la mécanique. On le trouve aussi bien sur le drapeau qui flotte sur la tour que sur le sol de l’ascenseur ou sur les machines. Il ne fait aucun doute que ce signe est une référence franc maçon par excellence. Autre signe, l’entrée du pavillon Ohara est décorée au sol d’une immense fresque utilisant leur blason auréolé de la figure du soleil maçonnique.
Katsuhiro Otomo donne plus de profondeur à ses références érudites lorsqu’il fait apparaître un nouveau signe, désignant un courant qui s’apparente à la franc maçonnerie, sur l’uniforme du chef de la marine britannique, venu rencontrer Stephenson sur le site de l’exposition. Le réalisateur met en évidence une médaille comportant les signes distinctifs de la Rose Croix. Ceci rend la lecture de ces événements encore plus complexe : d’un adversaire unique, avide de pouvoir, et venu des Etats-Unis à l’occasion de l’Exposition Universelle, on découvre au cœur même du pouvoir britannique les mêmes volontés de domination et de puissance, ce qui déclenche un conflit ouvert au moment même de l’inauguration. Cette démonstration de force orchestrée par Ohara sert d’exposition à leurs armes les plus avancées, pour des clients potentiels venus du monde entier.
Ce qui rejoint les propos du chef de la marine royale britannique, qui expliquait que la fondation s’était construite financièrement à l’époque de la guerre de Sécession entre les états du Nord et du Sud des Etats-Unis.
De là découle peut être le nom même de la jeune héritière de la fondation, Scarlett Ohara. Une référence évidente à un monument du cinéma américain, le film Autant en emporte le vent, qui se situe au moment de la guerre de Sécession, et dans lequel l’héroïne portait un nom identique.
Une place pour l’éthique
En fin de compte, comme dans beaucoup d’œuvres de Katsuhiro Otomo, Steamboy questionne la place de l’éthique dans l’évolution technologique. Il nous offre un aperçu des idéologies qui ont essayé de séparer l’une de l’autre.
Otomo pointe du doigt toute une époque qui paraît dans son film succomber au charme de l’industrie, ouvrant la voie au matérialisme. Oubliant que derrière ces avancées qui profitaient à une infime minorité, des peuples entiers ont été écrasés.
Profitant du vide moral accompagnant cette évolution, la fondation décrite dans le film se présente comme l’héritière de la science et tente d’imposer sa doctrine. Le résultat est catastrophique et l’exposition tourne au drame.
Le parallèle est frappant avec la réalité historique car l’appétit des puissances est devenue sans fin : à la fin du 19ème siècle, l’Angleterre est le premier pays colonial. Cette situation déséquilibrée va pousser d’autres puissances à emprunter le même chemin, ce qui va plus tard entraîner le monde dans une spirale de conflits d’intérêts et de guerres successives.
La place de la franc maçonnerie, ou bien appelons là Ohara, dans cette surenchère, pose plus de questions qu’elle n’offre de simples réponses. Otomo ne nous définit pas Ohara d’une manière simpliste comme un mal absolu. Steamboy nous laisse sur notre faim car le film ne détermine pas le devenir de cette entité. Il ouvre des éventualités sur un retour possible, illustré dans le générique de fin par quelques photographies.
Encart 01 : Le maillet d’Ohara
Dans la tradition des représentations maçonniques, il existe un nombre important de symboles désignant des concepts abstraits. Le maillet, outil distinctif du grade d’apprenti, revêt aussi un caractère d’autorité et de pouvoir. Il est utilisé au cours des rituels et des cérémonies d'initiation.
L’utilisation de ce symbole dans Steamboy est associée à un outil purement mécanique, une sorte de clé à molette, icône de l’industrie.
Il existe d’autres symboles très fréquents, comme le compas, l’équerre, le triangle ou encore le soleil, parmi des dizaines d’autres.
Encart 02 : anachronisme
Certes si le film se repose sur des faits réels, à savoir l’exposition universelle, il reste à constater l’anachronisme sans doute voulu par le réalisateur pour des raisons non élucidées. Le film désigne l’année 1866 comme l’année de l’exposition au Crystal Palace, or cet événement s’est réellement passé à Londres en 1851. Ce curieux détail nous laisse encore d’autres mystères à explorer.
Amine SOSSI ALAOUI